Office Blues VI

Girl manager, suitable for use in dialogues with other characters.

« Office Blues » est le résultat décalé, au second degré, plutôt cynique et se voulant humoristique de plus d’une année passée dans une entreprise de travail temporaire. Loin de mon élément, cette expérience m’a pourtant servie et aura eu le mérite de me faire découvrir de nombreux personnages absolument extraordinaires, par leur folie, leurs caprices, leur déconnexion de la réalité ou simplement par leur humour. « Office Blues » est une tranche de vie, décrivant la réalité à l’état brut. Je vous promets que rien n’est exagéré, même quand l’absurdité atteint son paroxysme !

Bienvenue dans un monde sans queue ni tête, où l’autodérision et la rigolade sont essentielles, où les langues parlées se mélangent, où les fous se donnent rendez-vous, où la politesse n’est pas souvent à l’honneur et où la finesse n’existe pas. Bref, bienvenue dans un joyeux bordel.

 

Lundi 17h : 

Dans les épisodes précédents (pour le V, c’est par là:Office Blues V), la journée du lundi avait été bien mouvementée avec la découverte des activités pas très catholiques de la copine de Dark-Simplet (c’était dans le numéro IV, par ici:Office Blues IV) et l’arrivée nauséabonde remarquée d’Œil-de-Lynx. Après de si nombreux rebondissements, Crazy Mama, The Queen et moi-même (moi c’est Superstar pour ceux qui ne me connaîtraient pas, même si ça semble carrément impossible !) sommes au bout du rouleau.

Avachie sur mon bureau, terrassée par la chaleur caniculaire de cet étouffant mois de juillet, épuisée par la tâche et ayant atteint un niveau olympique d’affligement, je tente tantôt de me rafraîchir en me collant au seul et unique ventilateur que nous possédons, lui aussi fatigué et affaibli par des années d’utilisation, tantôt je maugrée des sons inintelligibles tel un animal en fin de vie.

  • Rooohhhhuuuu pffffouuuuuu ruuuuuuuuhhhhhh
  • Tu as besoin d’assistance médicale Superstar ? s’inquiète The Queen
  • Qu’on m’achève, j’en peux plus ! Piquez-moi ! m’exclame-je théâtralement.
  • Allez, il reste une heure, ça peut pas être pire, répond Crazy Mama.
  • Touche du bois, vite ! dis-je en sursautant ! ça porte malheur ce genre d’affirmations.

Pour me faire plaisir et en riant, Crazy Mama tapote le dessus de son bureau. Malgré tout, vous devez vous en doutez, ce n’est pas suffisant pour conjurer un mauvais sort dans un tel asile de fou.

La porte s’ouvre, je sursaute, et j’agresse Crazy Mama :

  • Bons sang je te l’avais dit ! C’est qui ?

Elle me fait les gros yeux puis, reconnaissant la démarche rapide du Patron, je soupire de soulagement. Malgré la chaleur écrasante, l’arrivée du Patron signifie du nouveau dans le feuilleton Jacquouille, ce qui a le mérite de remotiver mon cerveau.  Impatientes de connaitre le fin mot de l’histoire, nous baissons la radio et écoutons le récit du boss à Lucky Luke dans le bureau d’à côté.

  • C’était comme dans les films commence-t-il, rigolant déjà généreusement. Je l’ai attendu devant la prison, derrière cet immense mur et il est sorti par une toute petite porte. Non mais t’imagines Jacquouille, avec sa démarche de cow-boy, haut comme trois pommes, sortir de taule et me voir lui faire signe. Un sketch.
  • Il savait que tu venais ? interroge Lucky Luke
  • Non, pas du tout. Je t’explique pas le trajet de retour. A mourir de rire.
  • Vous avez parlé quelle langue ? interroge Crazy Mama, criant pour se faire entendre.

Le Patron se déplace dans le couloir afin de lui répondre, mort de rire.

  • Un peu des deux, j’ai pas tout compris mais, même assis dans la voiture, il faisait des bons ! Il disait « la poulice, son fou !!! Bah bahhh lo ménottes et tout. Dans lo prison, manger fo payer, tout fo payer ! »

L’hilarité est générale. J’imagine sans peine Jacquouille s’agiter tel un arachnophobe face à une tarentule. Je plains les policiers qui sont venus l’arrêter, ça n’a pas dû être une mince affaire. Nous apprenons ensuite qu’il s’est retrouvé au trou pour un « oubli » de factures d’environ 10’000 balles. Joli score, le gueux. L’entreprise s’est arrangée avec les autorités et a réglé une partie de la note, ce qui signifie que notre ami Jacquouille est désormais aux poursuites et endetté auprès de nous. C’est toujours mieux que la prison mais le départ en vacances du mois d’août qui approche à grands pas s’annonce mouvementé pour lui. Et pour nous. On se prépare déjà aux grosses négociations pour obtenir de l’argent supplémentaire.

Entre deux éclats de rire et une plaisanterie, nous relâchons notre vigilance et oublions qu’à tout moment, la malédiction qui nous colle à la peau peut frapper à nouveau. Vous vous dites que j’exagère en parlant de malédiction? Que les gens ne sont pas si compliqués que ça? Eh bien, accrochez-vous en lisant le dialogue de sourd qui va suivre.

Il est 17h23, la porte s’ouvre et un homme s’installe prestement derrière le bar de la réception. Dans ses mains, un exemplaire d’un journal gratuit, adepte des jugements préconçus et des titres racoleurs. Dans une lenteur extrême, il extrait du journal un tas de papiers à l’air plus ou moins officiels. Il est en effet fréquent que ce quotidien que l’on trouve dans les gares serve de porte-documents à certains de nos employés. Le tout est en général emballé dans un merveilleux sac en plastique. Niveau présentation, l’impact est assuré. Nous lui disons bonjour, il ne répond que par un signe de tête et en pointant du doigt ses papiers. Celui-là, c’est du lourd. Je me lève.

  • Qu’est-ce que je peux faire pour vous?
  • Allocations familiales.
  • Vous avez travaillé pour nous cette année? Combien de temps?
  • Cinq.
  • Ok, votre nom?

L’homme me montre son nom sur l’un des papiers devant lui. Je pianote sur PAC et trouve son dossier. Il a effectivement gagné le montant minimal pour avoir droit aux allocations. Je me munis donc d’un joli post-it rose pétant et d’un stylo afin de que ce monsieur ait une belle liste des papiers à nous fournir pour le versement des allocations. Autant vous dire que je me réjouis déjà de lui expliquer tout ça. Il a l’air à côté de la plaque, son français est moyen et au vu du tas de déchets qui lui sert de dossier, il ne doit pas être très calé niveau administratif. Je prends donc ce qui me reste de patience à deux mains et je m’installe en face de l’énergumène.

J’entreprends tout d’abord de trier les documents qu’il a apportés dans l’espoir qu’un miracle se produise et que tout soit clairement classé. La bonne blague. Il faut savoir que nos employés ont une sacré tendance à l’éparpillement familial. C’est souvent très famille moderne du 21ème siècle, avec des enfants de différentes mères, dans différents pays dans un ordre pas toujours très logique. De plus, en raison des origines de certains temporaires, nous avons droit à de fantastiques actes de naissance et de mariage écrit à la main…. Sans déconner, la Guinée-Bissau n’est pas encore passée aux système entièrement informatique. Ajoutez à l’écriture pas toujours très lisible quelques tâches, de nombreux plis, des noms impossibles à déchiffrer et vous obtenez une belle prise de tête!

  • Ok donc vous avez quatre enfants. Les actes de naissance sont là, c’est bien. Ils vivent où vos enfants?
  • Espagne.
  • Ok très bien. Ah, il y a aussi les attestations d’étude, c’est super. Vous êtes marié?
  • Si.
  • D’accord alors j’ai besoin de votre acte de mariage aussi. Vous l’avez?
  • Pas besoin do ça.
  • Ben si, il me le faut.
  • Non.
  • Comment ça non? Si je vous dis qu’il me le faut c’est que c’est le cas.

J’hésite entre fou-rire et pétage de plomb. Le silence est total dans le bureau. Avec l’expérience, nous avons tous appris à reconnaître les situations qui promettent de se transformer en véritable spectacle. Celle-ci en est une et mes collègues ne veulent pas en rater une miette.

  • Pas besoin. Pas la maman.
  • Vous êtes pas marié à la mère des enfants?
  • Non.
  • Ok, mais même dans ce cas, j’ai besoin de votre acte de mariage. Je suis obligée de l’avoir. Pour la caisse d’allocations.
  • Non
  • Oui.
  • Pffff, non, dit-il en levant les deux mains d’un air méprisant qui commence à me gonfler sévère.
  • Je vous le note sur le post-il et vous me l’amènerez. Sinon, il me faut les attestations de domicile de vos enfants. Il faut que leur maman aille les demander dans la commune où elle habite.
  • Mais non.
  • Quoi mais non?

Cette fois, l’effort pour ne pas lui balancer sa saleté de dossier à travers la tronche est surhumain. Malgré tout, je lutte pour ne pas hausser le ton. Il est 17h30, je suis fatiguée et je n’ai pas envie que ça dure éternellement.

  • Pas besoin. L’adresse là, dit-il en me montrant les attestations d’étude.
  • Je sais bien mais notre caisse d’allocations familiales exige que nous fournissions aussi une attestation de domicile. Je n’y peux rien. Il me faut l’acte de mariage et ces attestations. Sinon, vous serez pas payé.
  • Pourquoi?
  • Pourquoi quoi?
  • Pourquoi pas payé?
  • Sans ces papiers, la caisse ne paiera pas.
  • Pourquoi?
  • Parce que c’est la loi.
  • Mais pourquoi?
  • Mais c’est la LOI!
  • Pourquoi toi pas me payer?
  • J’ai dit que sans ces papiers, la caisse ne paiera pas.
  • Pourquoi?
  • Parce que C’EST LA LOI
  • Mais pourquoi?
  • Bon sang mais c’est dingue ce truc. Vous me donnez ces papiers et vous êtes payé. Vous donnez pas les papiers et vous êtes pas payé.
  • Mais pas besoin de tout ça!
  • Mais si je vous le dis c’est bien que oui! La caisse les demande, on est obligés.
  • Vous dovez payer moi!
  • C’est pas nous qui payons, c’est la caisse.
  • Pourquoi?
  • Parce que c’est comme ça nom d’un chien. Roh mais c’est pas vrai! M’exclame-je en balançant mon stylo sur le bar.
  • Pourquoi pas me payer, toi dois me payer!
  • Mais c’est pas moi qui paye!!!! Vous me donnez les papiers, je les donne à la caisse et la caisse paye. J’ai pas l’argent qui attend là sous le comptoir!
  • Pourquoi pas?
  • Non mais là c’est n’importe quoi. Vous prenez le post-il, vous trouvez ces papiers et vous revenez quand vous les aurez. Moi, je laisse tomber j’en ai ras le pif.

Je remets en ordre son tas d’ordures et je le lui tends, me forçant à esquisser un sourire.

  • Au revoir monsieur, bonne soirée.

Je retourne à mon poste et l’empoté s’en va. A la seconde où la porte se referme derrière lui, c’est l’éclat de rire collectif.

  • Bon sang Superstar, bravo sur ce coup, bravo! Me dit Lucky Luke.
  • Tu as gardé ton calme un bon moment! Me félicite The Queen.

Je ris mais je suis au bout de ma vie. Je regarde l’heure. Il est 17h43, on y est presque.

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