Office Blues V

Girl manager, suitable for use in dialogs with other characters.

« Office Blues » est le résultat décalé, au second degré, plutôt cynique et se voulant humoristique de plus d’une année passée dans une entreprise de travail temporaire. Loin de mon élément, cette expérience m’a pourtant servie et aura eu le mérite de me faire découvrir de nombreux personnages absolument extraordinaires, par leur folie, leurs caprices, leur déconnexion de la réalité ou simplement par leur humour. « Office Blues » est une tranche de vie, décrivant la réalité à l’état brut. Je vous promets que rien n’est exagéré, même quand l’absurdité atteint son paroxysme !

Bienvenue dans un monde sans queue ni tête, où l’autodérision et la rigolade sont essentielles, où les langues parlées se mélangent, où les fous se donnent rendez-vous, où la politesse n’est pas souvent à l’honneur et où la finesse n’existe pas. Bref, bienvenue dans un joyeux bordel.

 

Dans l’épisode précédent (c’est ici:Office Blues IV), Œil-de-Lynx, faisait sa grande entrée dans nos bureaux, amenant avec lui son odeur de composte et sa fébrilité causée par quelques abus de produits pas très légaux. Bonne poire, j’avais sacrifié la tranquillité de mon petit coin de bureau qui sent tout bon et qui est bien caché au fond de la réception pour me jeter dans la gueule du loup à la mauvaise haleine. Pour rappel, Œil-de-Lynx est venu pour, quelle surprise, quémander de l’argent.

  • C’est vous que j’ai eu au téléphone ce matin ? interroge la bête.
  • Non, c’était ma collègue. Elle m’a dit que votre cas accident s’était empiré. Qu’est-ce qui s’est passé ?
  • Ben j’arrivais au bout de mon arrêt pour mon problème de dos, c’est nul vraiment, j’étais presque retapé et j’aurais pu retourner au travail.

Enfoiré de menteur. Profiteur, ton histoire pue déjà la fraude. Malgré tout, je garde ma « poker face », ne laissant transparaitre aucun agacement. Je ne m’appelle pas « Employée Superstar Intergalactique » pour rien.

  • Oui, il vous restait trois jours sur votre certificat je crois. Du coup, il vous est arrivé quoi cette fois ? Il faut que je fasse une nouvelle déclaration à la SUVA donc j’ai besoin des infos.
  • Ben en fait, j’étais avec ma fille dans un parc de jeu et elle s’est fait mal, elle est tombée.

Quelle famille de maladroits dis donc.

  • Du coup, j’ai couru vers elle et j’ai dû sauter un mur pour la rejoindre plus vite.
  • Un mur ?
  • Oui, un mur de deux ou trois mètres.

Un mur de trois mètres, mais bien sûr. Je ne savais pas que les aires de jeu étaient construites sur des chantiers pas terminés. S’il a vraiment sauté un mur de trois mètres et ne s’est pas fait plus mal que ça, on va se mettre à l’appeler Spiderman. Ma « poker face » en a certainement pris un coup après le coup du mur car Œil-de-Lynx s’empresse de corriger son estimation.

  • Ouais enfin un peu moins, plutôt deux mètres je pense. Et je me suis fait mal à la cheville en atterrissant.
  • Mais vous aviez encore mal au dos ? Sauter d’un mur de trois mètres avec un dos en mauvais état, ça doit pas être agréable.
  • Oui j’ai eu mal mais c’est surtout la cheville le problème.
  • C’est très haut deux ou trois mètres. Incroyable que vous vous en tiriez avec si peu de blessures.
  • C’était peut-être plus un mètre cinquante que deux mètres je pense.

Si je le laisse aller, dans dix minutes il aura sauté d’un trottoir.

  • Ok et c’était quand ? Et c’est quelle cheville ?
  • C’était hier et c’est la droite.
  • Vous avez un arrêt de combien de temps ?
  • Un mois, pour le moment, dit-il en me montrant le document.

« Pour le moment », il l’avoue lui-même. Autant dire que ça va trainer jusqu’à la semaine des quatre jeudis.

  • Ok, je vais faire la déclaration, il faut que vous patientiez une dizaine de minutes.
  • D’accord mais, euh, en fait, j’ai aussi besoin d’argent.
  • Il faudra attendre le paiement de l’assurance, vous savez comment ça marche depuis le temps, lui dis-je en cachant à peine mon ton ironique.
  • Oui mais il va falloir attendre pour ça, trois semaines environ. Et j’ai plus rien.
  • On ne fait pas d’avance dans les cas d’assurance.
  • Je sais, je sais mais j’ai pensé que vous pouviez faire une exception.

Une exception pour la créativité de ton mensonge tu veux dire ? Nom d’un chien, ce type est hallucinant. Je lutte contre la boule brûlante de colère qui se consume dans mon ventre, mes yeux, s’ils le pouvaient, mitrailleraient sans pitié ce champion olympique du culot. Derrière moi, c’est le grand silence. Sans me retourner, j’imagine Crazy Mama et The Queen avançant distraitement leur travail tout en ne perdant aucune miette de ma conversation avec Œil-de-Lynx.

  • Non, c’est interdit par notre direction, dis-je en mentant sans hésitation.
  • Mais Le Patron pourrait faire un geste. Il pourrait me prêter de l’argent de sa poche. Juste cent balles pour manger.

Quand on pense avoir touché le fond, il y a toujours un guignol pour se mettre à creuser. Le numéro d’Œil-de-Lynx pourrait être convainquant auprès des non-initiés mais la pitié est un sentiment que j’ai balancé aux chiottes lors de ma première semaine dans ce bureau. Après dix jours, j’ai définitivement tiré la chasse. Prendre quelqu’un en pitié, l’aider, le croire et réaliser qu’il vous ment, ça vous vaccine immédiatement, tant pis si ça parait cynique. Œil-de-Lynx n’utiliserait de toute façon pas ces cents francs pour acheter à manger donc, c’est hors de question. Et si vous ne me croyez à nouveau pas, je vous propose encore une fois, mes petits canaris, de venir faire à stage à nos côtés, vous apprendrez des choses merveilleuses sur les êtres humains.

  • Le Patron est en séance de toute façon et, vraiment, ça va pas être possible. Vous avez reçu un versement de la SUVA il y a trois semaines, il faut attendre le prochain.
  • Oui mais mes enfants, pleurniche-t-il sans honte, dans une cascade de larmes de crocodile.

Devant ma froideur, commence la valse des pleurs, des soupirs, de la tête qui tombe dans les mains cinquante-deux fois et du regard triste d’un homme-enfant qui n’a pas ce qu’il voulait. Je reste implacable et retourne m’asseoir derrière mon ordinateur afin de remplir sa déclaration. Je croise tour à tour les regards de The Queen et Crazy Mama, luttant contre un irrépressible fou rire. Le tragi-comique de la situation est assez irrésistible. Je pianote sur PAC et sur le formulaire tandis que le téléphone sonne.

  • Top Intérim, The Queen, bonjour, dit-elle de sa douce voix.

The Queen est assise de l’autre côté de la pièce et, pourtant, je parviens à entendre presque distinctement ce que l’enragé à l’autre bout du fil est en train de hurler.

  • Vous allez vous calmer s’il vous plait, répond-elle simplement. Elle n’est pas seulement The Queen of the Administration, elle est aussi The Queen of the Poker Face.

Dans le combiné, ça continue à crier.

  • Bon monsieur, vous me rappellerez quand vous serez calmé. Je raccroche. Au revoir.

Œil-de-Lynx étant parti pleurer sur son triste sort dans la cafétéria, The Queen a le champ libre pour nous expliquer de quoi il en retourne.

  • Alors celle-là, on ne me l’a jamais faite !
  • C’était qui ? demande Crazy Mama.
  • Manuel, l’étancheur. Il m’engueule parce qu’on lui a payé son salaire.
  • Quoi ? dis-je en écarquillant les yeux.
  • Ah ouais, t’as bien entendu, il est pas content parce qu’il avait gardé ses feuilles d’heures de côté, qu’il voulait recevoir l’argent des cinq dernières semaines d’un coup et pas de manière hebdomadaire mais, comme l’entreprise pour qui il bosse nous a transmis ses heures, on a payé.
  • C’est un univers parallèle sur ce coup. Il est totalement HS machin.
  • Ah là, j’avoue que c’est nouveau. Me faire tout crier parce qu’on a donné de l’argent à quelqu’un, c’est inédit !

La déclaration accident d’Œil-de-Lynx terminée, je vais le chercher dans la cafétéria, lui donne les papiers qui le concerne et lui explique en deux mots la marche à suivre, bien qu’il soit expert certifié en la matière. De la manière la plus expéditive possible, je lui dis au revoir et retourne en direction de mon bureau avant qu’il n’ait l’occasion de mendier à nouveau. Manque de chance, alors qu’il était prêt à abandonner, Le Patron sort de sa conférence, pressé, sers la main de l’estropié et s’engage dans le couloir vers la sortie. Je retiens un petit rire à la vue de Monsieur Novartis (en fait j’aurais dû l’appeler comme ça !)  tentant, avec une demi-seconde de retard, de plaider sa cause devant le grand chef. Résigné, il finit par s’en aller.

Cinq minutes plus tard, le téléphone sonne, je réponds.

  • Oui, je suis vite parti pour éviter Œil-de-Lynx, me dit Le Patron. Il est de nouveau à l’assurance ?
  • Ouais, il a sauté d’un mur de trois mètres pour sauver sa fille apparemment.
  • Dieu sait…. Bref, on n’a pas fini de casquer avec celui-là. Je reviens plus tard, je vais sortir Jacquouille de taule.

 

A suivre.

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