Office Blues IV

 

bright picture of confused woman with phone in office

« Office Blues » est le résultat décalé, au second degré, plutôt cynique et se voulant humoristique de plus d’une année passée dans une entreprise de travail temporaire. Loin de mon élément, cette expérience m’a pourtant servie et aura eu le mérite de me faire découvrir de nombreux personnages absolument extraordinaires, par leur folie, leurs caprices, leur déconnexion de la réalité ou simplement par leur humour. « Office Blues » est une tranche de vie, décrivant la réalité à l’état brut. Je vous promets que rien n’est exagéré, même quand l’absurdité atteint son paroxysme !

Bienvenue dans un monde sans queue ni tête, où l’autodérision et la rigolade sont essentielles, où les langues parlées se mélangent, où les fous se donnent rendez-vous, où la politesse n’est pas souvent à l’honneur et où la finesse n’existe pas. Bref, bienvenue dans un joyeux bordel.

 

Dans l’épisode précédent (c’est ici Office Blues III), la journée du vendredi se terminait avec l’arrivée de Dark-Simplet et sa demande plutôt cavalière, mille francs en cash là tout de suite. Sur ce coup, The Queen était au front, prête à monter à l’assaut le sabre entre les dents !

  • Non mais Dark-Simplet, mille francs ça fait quand même beaucoup. Et on a pas de cash ici, tu le sais bien.
  • Oui mais tu vas chercher à la banque.

The Queen sourit, agacée, tandis que je gesticule derrière Dark-Simplet, exprimant mon désespoir face à tant de culot. Crazy Mama, saoulée, est déjà prête à partir et se tient aux côtés de The Queen afin de mettre un peu la pression au charmant visiteur.

  • Non, je vais pas à la banque maintenant et, surtout, mille francs c’est trop vu l’état de ta dette auprès de nous. Tu ferais que creuser ton trou et on va pas s’en sortir.
  • Oui mais ma grand-mère ! insiste Dark-Simplet.

J’imagine que vous nous trouvez sans cœur, insensibles à la souffrance de nos congénères et intraitables face à un homme dans une situation difficile ? Sachez alors que le mensonge est extrêmement courant dans nos bureaux et que nous doutons de la véracité de l’histoire de l’homme mètre cube. La présomption d’innocence vous dites ? Connais pas.

  • Tu comptes aller au Portugal ce weekend ? Mais tu seras pas au travail lundi alors ?
  • Ben, euh, je sais pas, hésite Dark-Simplet.

La suspicion monte d’un cran, il est en train de nous planter une couille lui. Je passe également derrière le bar de la réception et rassemble mes affaires pour être prête à m’en aller, triplant ainsi la pression sur notre cher employé. Tout à coup, une voix à la portée gigantesque, celle de notre collègue du bureau d’à côté, résonne à travers les locaux.

  • Dark-simplet, viens voir ici !

Dark Simplet sursaute et accours auprès de Lucky Luke, l’homme à la gâchette verbale la plus fine de l’Ouest, son conseiller attitré.

  • Alors comme ça tu dois rentrer ce weekend et t’es pas sûr d’aller au boulot ? T’as averti l’entreprise ?
  • Non, euh mais je serai là lundi.
  • Tu vas en avion ?
  • Non en voiture.
  • C’est long pour faire l’aller-retour. T’auras à peine le temps d’entrevoir ta grand-mère si tu veux être au job lundi matin.
  • Ouais mais mon pote il conduit vite.
  • Il lui faudrait une fusée pour faire ça. Il est astronaute ton pote ? Sérieusement Dark-Simplet, c’est quoi le souci ?

Le doute est également semé parmi nos rangs depuis que toutes les grand-mères du Portugal se sont mises à tomber comme des mouches ces dernières semaines. On soupçonne même certaines d’entre elles d’avoir calenché plusieurs fois de suite. Lucky Luke insiste donc fortement auprès de l’homme-plot et, finalement, celui-ci déballe tout.

  • J’ai besoin de cet argent pour ma copine…. Soupire-t-il. Pour ce weekend tu comprends.
  • Tu claques milles balles par weekend pour ta copine ? Pas étonnant que tu sois à la ramasse.
  • Ouais mais elle veut des choses tu vois…

Alors que Crazy Mama, The Queen et moi-même laissons carrément trainer nos oreilles dans la pièce d’à côté afin de connaitre le fin mot de l’histoire, ce salaud de Lucky Luke ferme la porte et nous laisse sur notre faim. On ne connaitra pas les motivations de Dark-Simplet avant lundi matin.

 

Lundi Matin, 8h10 :

Le lundi, jour maudit et redouté, journée des téléphones incessants, hyperactifs même. C’est à croire que nos chers employés ont de la peine à supporter deux jours de weekend sans nous parler et que l’envie se fait trop forte, qu’ils doivent absolument poser la question la plus stupide à ce moment-là, sinon la terre entière disparaitra dans un dernier boum meurtrier.

Le lundi, le jour où Superstar arrive au bureau à la bourre, comme d’habitude, la tête dans le cirage, comme d’habitude, elle s’est déjà énervée deux cents fois sur le trajet, comme d’habitude et PAC ne fonctionne pas, comme d’habitude. Je tente de réveiller mes neurones un à un dans le calme relatif et miraculeux des dix premières minutes lorsque tout à coup :

  • Buon giorno ! s’écrie Lucky Luke dans son vacarme habituel.
  • Salut.
  • Salut.
  • Hello.
  • Hey !

Avant même d’aller s’installer, il fait halte à la réception afin de nous narrer les aventures de Dark-Simplet.

  • Il s’est mis dans la mouise l’autre, c’est pas une copine qu’il a trouvé, c’est une sangsue.
  • Tu lui as donné l’argent ? interroge Crazy Mama.

Mon cerveau se désembue et mon intérêt est titillé. Je suis fin prête à être affligée, je le sens.

  • Je lui ai filé cent balles pour qu’il puisse manger, il disait qu’il avait plus rien. J’ai fait la retenue sur le salaire, t’inquiète pas The Queen.
  • Mais alors, c’est quoi le délire avec sa copine, insiste Crazy Mama.
  • C’est une pute, mais une vraie je veux dire. Il s’est dégoté une prostituée.
  • Hein ?
  • Comment ?
  • C’est pas vrai !
  • Il est gentil Dark-Simplet mais il est pas tout futé donc il s’est pas trop rendu compte. Il m’a montré une photo…. Y a pas de doute. Bref, il voulait lui acheter un cadeau et avait besoin de mille francs. Il a peur qu’elle s’en aille sinon.

Affligée, ce n’est pas assez fort comme mot pour décrire le désespoir qui m’envahit à ce moment-là. Dark-Simplet, tout gentil qu’il est, fait partie de ces gens qui ne sont pas armés pour la vie. C’est la jungle là-dehors et eux, ils vivent au pays des Bisounours. Alors bon, c’est triste hein, mais on n’est pas l’assistance sociale et gérer ce genre de situations ne devrait pas faire partie de notre quotidien.

Alors que je m’apprête à faire une remarque acerbe sur la stupide naïveté de Dark-Simplet et l’implacable arrivisme de sa fille de mauvaise vie, le rabat-joie habituel, c’est-à-dire le téléphone, carillonne joyeusement. Je décroche. Au bout du fil, l’un de nos clients, un vrai de vrai de la vallée avec l’accent bien épais et tout et tout.

  • Ouais bonjour, Entreprise Top Construction. Dites voir, on n’a pas vu Jacquouille ce matin et on a trouvé ça bizarre, il est plutôt au taquet en général. Et en plus, il y a un autre tempo qui a dit qu’il était en taule. Vous êtes au courant de quelque chose ?
  • En prison ? m’exclame-je attirant ainsi les regards étonnés de mes collègues dans ma direction.
  • Ben ouais, il parait que les flics sont venus le chercher chez lui hier soir, j’en sais pas plus. Alors bon, on va se débrouiller sans lui quelques jours si cette histoire s’arrange assez rapidement mais on s’est quand même inquiétés, il est toujours fidèle au poste.
  • Effectivement, ça lui ne ressemble pas. J’en parle au Patron et il vous tiendra au courant.

Je raccroche quelques secondes plus tard, bouche-bée et terriblement impatiente de découvrir la cause des emmerdes de Jacquouille. Quand on connait le bonhomme, sa douce folie et son talent pour s’attirer des ennuis, notre imagination ne peut que s’emporter.

  • Jacquouille est sûrement en taule !
  • Hein ? me répond The Queen.
  • Bon sang, entre la pute et la prison, on est où ici ? plaisante Crazy Mama.
  • Dans une maison de fous, mais ça on le savait déjà, dis-je en rigolant.

Sans plus attendre, je frappe à la porte du patron, lequel a entendu des bribes de la conversation et est prêt à avoir la confirmation.

  • Il est en taule ce con ?
  • Ben, apparemment. Tu crois qu’il a fait quoi ?
  • Une histoire d’argent je pense. Ou bien alors j’ai entendu dire qu’il conduisait sans permis des fois. J’espère qu’il a pas provoqué d’accident. Bref, je vais appeler le poste de police de sa commune, on va bien élucider le mystère.

Alors que je retourne à ma place avec du grain à moudre pour une bonne partie de la journée, je vois The Queen, l’air désespéré, au téléphone. D’un signe de tête, je demande à Crazy Mama de quoi il s’agit. Lucky Luke, toujours debout derrière la réception, chuchote :

  • Œil-de-Lynx.

A ce moment-là, ma certitude est établie, nous sommes victimes d’un complot universel. The Queen repose le combiné et nous annonce la cruelle réalité.

  • Il vient cet après-midi. Il a fait une rechute par rapport à sa blessure au dos et il a besoin d’argent. Il dit que ses enfants n’ont plus rien à manger. Le chantage habituel quoi.
  • Il est 8h30 et on a déjà un type ruiné par une pute, un bonhomme en prison et un camé blessé qui veut nous racketter. Cette journée mérite la récompense de la plus mauvaise blague, dis-je, entre froide colère et profond désespoir.

 

Lundi 14h30 :

Jacquouille a été localisé à la prison du chef-lieu. Il s’agit bel et bien d’une histoire d’argent. Cet homme-là restera éternellement un mystère, un extraterrestre. Il gagne confortablement sa vie, il vit seul dans un studio qui ne lui coûte pas grand-chose, il n’a pas de voiture et n’a pas l’air de dépenser des sommes substantielles dans son entretien esthétique personnel. Pourtant, il est constamment endetté, autant chez nous qu’envers les autorités. Allez comprendre.

Alors que Le Patron s’apprête à contacter la prison afin d’arranger la situation du petit homme à ressorts, la porte s’ouvre. Dans un pressentiment partagé, Crazy Mama, The Queen et moi-même nous regardons tour à tour et je murmure :

  • C’est lui.

La bête se déplace lentement et expulse un souffle épais, presque rauque. La tension dans la pièce est à son comble. Le chifoumi mental auquel nous avons assisté entre The Queen et Crazy Mama lors de la visite de Jambe-de-Bois n’est rien comparé au combat angoissé et implacable que nous menons en ce moment. Le silence de plomb qui s’abat sur la réception est tel que même la radio bug. Plus aucun téléphone ne carillonne, la terreur s’emparant de tout, même des appareils électriques. Comme dans un livre de Stephen King, les néons clignotent, donnant à cette caniculaire après-midi d’été une ambiance des plus glauques. Tout à coup, il apparait. Il nous regarde de son seul œil valide (d’où son surnom) et son unique pupille présente tous les signes d’un homme sous influence. Il tremblote, ses mains crasseuses ne tiennent pas en place, il touche tour à tour ses cheveux gras, son visage marqué par des années d’abus et le bar de la réception, y laissant des traces de saleté.

  • Euh bonjour, dit-il de sa voix toujours étonnement doucereuse.

La créature étant francophone, je prends la grave décision de me sacrifier, par amitié pour mes collègues déjà submergées par les fous lusophones. Alors que je fais mon premier pas vers le bar de la réception, en voyant de plus près la pharmacie ambulante qu’est Œil-de-Lynx et en humant son odeur nauséabonde, mélange de tabac froid, d’une bonne semaine de transpiration ainsi que de moisissure, je regrette immédiatement mon choix.

 

A suivre.

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