Office Blues III

 

« Office Blues » est le résultat décalé, au second degré, plutôt cynique et se voulant humoristique de plus d’une année passée dans une entreprise de travail temporaire. Loin de mon élément, cette expérience m’a pourtant servie et aura eu le mérite de me faire découvrir de nombreux personnages absolument extraordinaires, par leur folie, leurs caprices, leur déconnexion de la réalité ou simplement par leur humour. « Office Blues » est une tranche de vie, décrivant la réalité à l’état brut. Je vous promets que rien n’est exagéré, même quand l’absurdité atteint son paroxysme !

Bienvenue dans un monde sans queue ni tête, où l’autodérision et la rigolade sont essentielles, où les langues parlées se mélangent, où les fous se donnent rendez-vous, où la politesse n’est pas souvent à l’honneur et où la finesse n’existe pas. Bref, bienvenue dans un joyeux bordel.

 

Le vendredi a toujours une saveur aigre-douce. C’est le dernier jour de la semaine, ce qui est plutôt, voire même carrément génial et libérateur mais, c’est aussi la journée comptabilisant le plus de passage dans le bureau. A la fin d’une longue semaine, si proche du weekend où l’on va pouvoir retrouver le calme d’une vie sans sonnerie de téléphone ou boire pour oublier l’absurdité de ce bas monde, les choses sont encore plus difficiles à supporter pour Superstar. Je vous voir venir, vous pensez certainement qu’il est humainement impossible d’atteindre un niveau d’impatience et d’intolérance plus élevé que Superstar durant le reste de la semaine et que, décidément, elle exagère celle-là. C’est ça ? Eh bien, pour ceux d’entre vous prompts au jugement quant à mon ton sec et intraitable, venez, venez mes petits canaris, vous amuser à tenter de garder un semblant d’ordre dans un bureau se transformant en « Café de la Place » chaque vendredi soir. Vous verrez, la bien-pensance et le « peace and love » en prennent un coup (quand j’étais plus jeune, je pensais pourtant que les Hippies avaient tout compris. J’étais naïve. Ou totalement courge.)

Le calvaire commence dès le matin, avec l’un des habituels coups de téléphone totalement délirants que j’ai le malheur de décrocher :

  • Job Intérim, Superstar, bonjour.
  • Tac.

La conversation est immédiatement coupée. Je connais très, très bien cette situation et tous les jurons de la terre y passent. The Queen, un petit sourire en coin, s’enquière de mon état mental.

  • Tout va bien Superstar ?
  • Encore un pauvre type qui a raccroché en entendant mon nom. Ah bon sang c’est pas facile tous les jours !

Là aussi, je vous vois venir, vous vous dites qu’à cause de mon léger caractère, les gens ne veulent pas me parler. Eh ben non, bande de mauvaises langues, ça n’a rien à voir ! Je me fais raccrocher au nez régulièrement, sans un mot, par des gens à qui je n’ai jamais adressé la parole. Le problème, c’est qu’ils ne veulent pas devoir parler français. Même pour une seule petite phrase. Ils le parlent pourtant ce maudit français, les malhonnêtes qui raccrochent. C’est de la pure flemme. Ceux qui ne maîtrisent pas du tout notre langue ont tendance à faire un effort pourtant. Allez comprendre.

Après une trentaine de secondes, le téléphone carillonne à nouveau. Le numéro qui s’affiche sur l’écran est identique à celui du malotru, j’insiste donc pour décrocher à nouveau.

  • Job Intérim, Superstar, bonjour.

Un flottement de deux secondes s’ensuit puis, l’homme prend son courage à deux mains et articule un agréable :

  • Crazy Mama elle est là ????
  • Bonjour monsieur, on va commencer par là.
  • Ola.
  • Bonjour.
  • Ouais bonjour. Crazy Mama sta ?
  • Oui, une minute.

Je transfère donc l’appel à ma chère collègue dans un nouveau chapelet de jurons et la laisse s’amuser avec ce gentleman. Elle s’adresse bien sûr à lui en portugais et ne manque pas de lui faire remarquer son manque de politesse. Crazy Mama est un peu justicière dans ce genre de situations, elle ne manque pas une occasion de faire comprendre à ses compatriotes que les mots « bonjour, s’il vous plait et merci », de préférence en français, ne leur attireront pas le mauvais œil. Je la bénis d’ailleurs très souvent pour ces interventions. Au bout de quelques secondes, elle passe pourtant du portugais à la langue de Molière, sur un ton énervé :

  • Non mais t’es sérieux ? On est où ici ?

Alors que la discussion reprend dans sa langue maternelle sur un sujet totalement différent, The Queen et moi-même nous regardons avec de gros yeux, nous réjouissant déjà d’en savoir plus. Crazy Mama raccroche en secouant la tête.

  • Lui il est pas bien. Il me dit que le problème c’est que Superstar « Ne parle même pas portugais ».
  • Ah voilà autre chose, commente The Queen.
  • Non mais il déconne machin, dis-je en m’emportant. Il se croit où ?
  • C’est ce que je lui ai demandé, explique Crazy Mama. En fait je crois qu’il avait presque oublié qu’il était en Suisse. Quand je le lui ai fait remarquer il m’a dit « ouais, c’est vrai. »

Alors que je monte les tours face à ce nouvel acte stupide, The Queen, l’éternelle voix de la raison, ajoute :

  • Ça ne vaut pas la peine de s’énerver Superstar, la semaine est bientôt finie !

Elle a souvent raison The Queen, même que c’est énervant des fois. On aimerait bien gueuler un bon coup, jurer et tout envoyer sur les roses de temps en temps, ça soulagerait, mais elle nous ramène inlassablement sur le droit chemin.

 

La journée se déroule de manière classique pour un vendredi, soit dans un certain stress qui culmine sur le coup des 17h, lorsque débute le grand défilé, la parade du chantier, le carnaval de la truelle. Nos chers temporaires ont en effet l’habitude de venir déposer en personne leur relevé d’heures de la semaine le vendredi, en sortant du travail. Certains sont gentils et polis, même discrets parfois puis, il y a les autres. Ils sont en général bourrus, pas méchants, mais ils viennent d’une autre planète. Ils me font marrer les Américains avec leur Zone 51 et leurs films sur les aliens, comme si c’était un truc extraordinaire. Tu parles ! On les connait nous les bonshommes des autres planètes et je peux vous garantir qu’ils n’ont pas l’intention de kidnapper des humains ou de voler nos ressources naturelles. Tout ce qu’ils veulent, c’est une Superbock ou, pour les plus distingués, une bonne tasse de Nespresso.

Parmi ces aliens, il y en un qui sort du lot. Petit, trapu, la grosse quarantaine et monté sur des ressorts, Jacquouille est un cas à part. Avec sa démarche à la John Wayne et son français plus que rudimentaire, il a toujours une histoire à raconter.

  • Boa tarde.
  • Ah salut Jacquouille. Ça va ?
  • Si si, todo bem. Et toi ?
  • Oui ça va bien. Il te faut quelque chose ?
  • O patrão, parler avec. (traduction pour les non frantugaiphones : il veut parler au patron)
  • Ok ok, il faut juste patienter deux minutes.

Le patron, qui vient de raccrocher, le fait entrer dans son bureau. Occupées à répondre à toutes les questions de nos extraterrestres hebdomadaires, nous n’entendons pas le début de la conversation entre Jacquouille et son Messire Godefroy de Montmirail. Pourtant, difficile de passer à côté du fou rire du boss suite au récit de la fripouille.

  • Raaaaah j’a besoin do appartamento, o studio ! Patrão, t’a pas oun studio? Où j’habite, RAAAHHH lo nèche, la chuva (la pluie), e la SOURRIS, LA SOURRIS !
  • La souris ? interroge le patron, habitué aux plaintes de Jacquouille concernant son appartement mais pas familier avec le problème de la souris.
  • Si si ! Y a les sourrrris ! Jo dors com o balai et quando a sourrris, BAM BAM BAM ! dit-il en mimant l’assassinat de la souris à coups de balai.

L’hilarité est évidemment générale suite à une telle révélation. Jacquouille lui-même en rigole. Le bougre vit dans un studio insalubre, c’est triste mais on ne peut pas grand-chose pour lui. Nos appartements sont tous occupés et, surtout, l’expérience de l’avoir comme locataire a déjà été faite par le passé. Le résultat des courses fut : une serrure changée, une porte défoncée et une chambre à nettoyer au karcher. Bref, on l’aime bien mais on va le laisser avec les souris.

Alors que je rigole encore de l’anecdote des rongeurs, je me dis que cette journée se termine plutôt bien. Je me dirige vers les toilettes pour m’occuper d’un besoin pressant quand j’aperçois, du coin de l’œil, l’un de nos E.T. portugais, tout discret, plongé dans le frigo privé de la salle de pause. Je soupire et hésite entre ne rien dire, fatiguée par une semaine de combat contre des moulins à vent ou, tel Don Quichotte, me ruer dans une énième bataille futile.

« Allez Superstar, me dis-je, va lui botter les fesses, ça te fera plaisir »

J’entre rapidement dans la cafétéria et m’adresse au cleptomane sans plus de cérémonies.

  • Euh ouais, ce frigo est privé, c’est même écrit dessus.
  • Je savais pas, me dit-il de manière extrêmement convaincante !

Je l’ai clairement coupé dans son élan et croirais presque à son innocente ignorance s’il n’avait pas été pris la main dans le sac, avec deux jus de fruits et cinq, oui CINQ, barres de chocolat qu’il s’apprêtait à ranger dans son sac à dos. Gêné, il repose son butin et je lui indique qu’il y a un deuxième frigo contenant des bières et autres boissons, juste à côté, sur lequel est précisé que les temporaires peuvent se servir. Et oui, tout est régulé dans ce bureau, afin d’éviter le plus possible que nos chers employés fassent littéralement leurs courses de la semaine sur place. Sans déconner, il y en a un qui a essayé de repartir avec une bouteille de vin une fois ! Les toilettes aussi sont devenues privées d’ailleurs, comme certains avaient tendance à confondre lavabo et urinoir.

Alors que le voleur à la petite semaine fiche rapidement le camp de la salle de pause sans demander son reste, je me redirige vers les toilettes mais, entendant la porte d’entrée s’ouvrir, je fais volte-face afin de connaitre l’identité de celui ou celle qui se pointe à 17h55. En voyant entrer le seul homme au monde faisait littéralement un mètre cube, mon désespoir atteint son paroxysme. Le mètre cube, c’est Dark-Simplet. Petit, pas très futé et borderline dépressif, Dark-Simplet a toujours l’air au bord du suicide et surtout, surtout, il est constamment à cours d’argent. Mon intuition est une nouvelle fois la bonne lorsqu’il s’adresse à The Queen en disant :

  • Il me faut mille francs d’avance en cash s’il te plait, je dois rentrer au Portugal pour voir ma grand-mère qui est malade.

The Queen reste toujours impassible aux yeux des non-initiés mais, quand on la connait, on est capable de déceler le léger lever de sourcil et le tout petit sourire qui trahissent son énervement. Le problème, c’est que la discussion risque d’être longue car mille francs en cash, ça ne se trouve pas dans le c** des poules et que, surtout, Dark-Simplet étant déjà bien endetté, accepter de lui prêter une telle somme d’un coup reviendrait à balancer le fric par la fenêtre.

 

Les embrouilles financières sont extrêmement courantes chez nos employés, je vous en parle dans le prochain épisode. Ne le manquez-pas, il s’agira de prison, de drogue et de prostituées. Eh ouais, le petit monde de nos temporaires n’a (presque…) rien à envier à celui des magazines people. Pas besoin d’être Mick Jagger pour avoir une vie sexe, drogue et rock’n’roll !

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