Office Blues II

Suspicious businesswoman siting on the desk with laptop computer.Selective focus on the female

« Office Blues » est le résultat décalé, au second degré, plutôt cynique et se voulant humoristique de plus d’une année passée dans une entreprise de travail temporaire. Loin de mon élément, cette expérience m’a pourtant servie et aura eu le mérite de me faire découvrir de nombreux personnages absolument extraordinaires, par leur folie, leurs caprices, leur déconnexion de la réalité ou simplement par leur humour. « Office Blues » est une tranche de vie, décrivant la réalité à l’état brut. Je vous promets que rien n’est exagéré, même quand l’absurdité atteint son paroxysme !

Bienvenue dans un monde sans queue ni tête, où l’autodérision et la rigolade sont essentielles, où les langues parlées se mélangent, où les fous se donnent rendez-vous, où la politesse n’est pas souvent à l’honneur et où la finesse n’existe pas. Bref, bienvenue dans un joyeux bordel.

 

Dans l’épisode précédent (si vous êtes passés à côté, c’est par là :Office Blues I ), le suspens était à son comble suite  l’arrivée de Semi-Jambe-de-Bois. Ce monsieur est surnommé ainsi car, après avoir bien fait traîner son passage par l’assurance accident suite à un terrible accrochage entre sa bécane de l’enfer et le rebord d’un trottoir, il a gardé une fâcheuse tendance à clopiner. Ce boitement aléatoire n’ayant pas l’air très sincère, nous craignons l’annonce d’une rechute sous peu, laquelle lui permettrait de passer un deuxième hiver au chaud.

 

Sous mon regard fasciné, Crazy Mama et The Queen sont en pleine session de télépathie. Je les imagine marchander avec autant de panache que des vendeurs de tapis dans un souk de Marrakech :

  • Je ti donne 1000 chameaux pour qué t’y t’oucupes de cilui-là ! Allez Ma Queen, j’ti jure que j’ti le revaudrai !
  • 1000 chameaux pour ça ? C’est que t’y me prendrais pour une idiote ! Il vaut au moins 100’000 chameaux et 20’000 balles cilui-là ! Ou alors t’y me jures que ti prends les 10 prochains tarés !
  • Les 10, non ! T’es la Queen mais t’en demandes trop ! Les 5, allez, les 5 prochains, c’est pour moi !
  • Non les 10 et j’y vais. Il est à toi cilui-là en plus. Si ti veux que j’t en débarrasse, faut payer.

 

Après quelques secondes de bras de fer mental, Crazy Mama finit par se lever, terrassée par The Queen, malgré un usage presque déloyal de son classique regard de chien battu. Vous vous demandez certainement pourquoi Superstar n’a pas pris part à ce terrible combat ? Vous vous dites sans aucun doute que Superstar est bien trop forte et que le duel serait déséquilibré ? Je ne peux pas vous donner tort. Malgré tout, la raison est simple, Superstar comprend le frantugais mais ne parle pas le portugais et ça, c’est le détail qui change tout ! Un collègue m’a dit un jour « N’apprend jamais le portugais si tu restes dans ce bureau, ce serait creuser ta propre tombe ». Avec l’arrivée de Semi-Jambe-de-Bois, je ne peux que lui donner raison.

Crazy Mama se résout donc finalement à s’approcher du bar de la réception et, pour la peine, je lui prête quelques-uns des soupirs de mon quota quotidien. Comme dans notre travail le sort a tendance à s’acharner, le coup de grâce ne tardera pas lui être asséné. Alors que la pauvre Crazy Mama prend son courage à de mains pour articuler un poli mais vidé de toute motivation :

  • Ola Chambe-do-boa (ben quoi, c’est comme ça qu’on dit en portugais)

A ce moment précis, une vois aigue mais à la portée inimitable résonne dans le couloir. Nous l’entendons avec clarté, bien que la porte soit fermée. Nous ne pouvons l’ignorer et le doute est impossible. Jambe-de-bois est venu accompagné. Et pas par n’importe qui. The Queen, effarée, comprend l’importance de sa victoire au chifoumi psychologique d’il y a deux minutes. La voix s’approche et se fait assourdissante lorsque le dernier obstacle, la porte du bureau, cède.

  • Bonjour tout le monde, hurle-t-il,

Tel le maître des lieux, il fait le tour des bureaux afin de saluer tous les collègues, leur demandant du travail, une casquette ou un sac à dos publicitaire. Tous se renvoient la balle et, comme à son habitude, cette même balle termine sa course à la réception. Dans une telle situation, nous maudissons ces messieurs et je me dis à chaque fois que tout l’or du monde ne représenterait pas un salaire assez élevé pour avoir à s’occuper d’un tel énergumène. Crazy Mama, quant à elle, a suivi toute la scène du regard, figée dans la terreur des minutes à suivre. Jambe-de-Bois lui a immédiatement signifié, d’un signe de tête, que l’homme que nous surnommons Marchand-de-Mensonges ou M-M pour simplifier, est bel et bien là pour « représenter ses intérêts ». Crazy Mama se retourne vers The Queen et moi-même, afin d’exprimer tout son agacement et sa résignation face à la situation.

Finalement M-M s’installe aux côtés de Jambe-de-Bois et, de sa douce voix caquetante, lance :

  • Mon ami Jambe-de-Bois n’a pas reçu tout ce qu’il devait de la SUVA (il s’agit de l’assurance professionnelle accident, pour les non-Suisses qui liraient ce texte).
  • Tu rigoles M-M ? s’exaspère immédiatement Crazy Mama. Il est déjà venu 35 fois me demander exactement la même chose. Il a reçu tout ce qu’il devait. Il n’avait pas un gros salaire avant son accident donc c’est sûr qu’il va pas devenir millionnaire grâce à la SUVA.
  • Je sais, je sais, répond M-M alors que Jambe-de-Bois suit la discussion sans rien y comprendre en fixant Crazy Mama de ses gros yeux tout en maugréant des phrases mystérieuses en guinéen. Mais il n’a pas eu la prime.
  • Quelle prime ?
  • La prime de fin de Suva, insiste M-M.

The Queen et moi-même tentions jusque-là d’écouter discrètement l’échange amical entre notre collègue et le champion de l’embrouille mais, devant une demande si farfelue, nous ne pouvons que sursauter. The Queen affiche une expression ne traduisant rien d’autre que « What the fuck » sur son visage tandis que mon menton frôle le parquet et que ma tête tombe entre mes deux mains.

  • Une quoi ?
  • La prime de fin de SUVA. Il a droit à un prime quand il termine sa période d’assurance.
  • Non mais t’es pas sérieux M-M. Tu crois que la SUVA c’est l’Euromillions ?

C’est déjà pratiquement l’Armée du Salut, cette bonne vieille SUVA. Il manquerait plus qu’ils distribuent des primes de félicitation pour avoir bien abusé du système.

  • Ecoute, j’ai pas de temps à perdre avec ça, si tu veux, je t’imprime toutes les fiches de salaire de Jambe-de-Bois, pour que tu puisses contrôler qu’il ait bien reçu les indemnités qui lui étaient dues pour son accident mais c’est tout. Y a pas de prime.
  • Mais il a droit à cet argent, j’en suis sûr ! Hurle un peu plus fort M-M.
  • Non, c’est n’importe quoi. Je sais pas si tu inventes simplement une histoire ou si quelqu’un t’as raconté des craques, mais ça n’existe pas.
  • Je vais appeler la SUVA alors, pour leur demander. Je suis sûr qu’ils ont payé.
  • Donc tu penses qu’on a gardé l’argent pour nous au lieu de le reverser à Jambe-de-Bois ?
  • Ah ça je sais pas, peut-être.
  • Ok alors, comme tu veux. Tu peux appeler la SUVA.

Crazy Mama en a clairement assez et, sur cette dernière phrase, retourne s’asseoir derrière son ordinateur, prétendant se remettre au travail dans l’espoir que les deux compères révolutionnaires s’en aillent. Mais, ce serait sous-estimer Marchand-de-Mensonge ! En bon Robin des Bois qu’il est, il ne tarde pas à aller réclamer son dû auprès de nos collègues hors réception. A son grand dam, le patron est absent et, devant l’incrédulité du reste de l’équipe, il ne parvient pas à ses fins. Malgré tout, un moment de faiblesse chez l’un de nos collègues permet à M-M de repartir avec une belle casquette et un beau t-shirt, lui qui les aime tant, afin de compléter sa collection, comprenez par là le magasin clandestin que nous le soupçonnons de tenir depuis des années. D’après nos estimations, 20% de la population du Cap-Vert et une bonne moitié de la Guinnée-Bissau possède ces articles publicitaires grâce à l’intermédiaire de M-M.

Finalement, clopin-clopant, M-M et Jambe-de-Bois se dirigent lentement vers la sortie et, comme à leur habitude, ne manquent pas de laisser la porte grande ouverte. The Queen se lève donc pour la fermer, en levant les yeux au ciel.

  • C’est à la SUVA qu’ils vont être contents s’ils les appellent pour de vrai. Je leur souhaite bonne chance.
  • Bah, il va rien faire du tout, me répond Crazy Mama. C’est que du vent ses histoires !

 

Une heure plus tard :

Le téléphone sonne, The Queen décroche, elle semble connaitre son interlocuteur. On dirait que ce dernier lui parle d’un sujet qu’elle connait bien, elle acquiesce puis soupire. Finalement, elle met l’appel en attente et se retourne vers Crazy Mama.

  • C’est pour toi, c’est la SUVA. Ils disent qu’un drôle d’énergumènes parlant pour M. Jambe-de-Bois les a contactés. Il leur a assuré que tu lui avais expliqué qu’on avait gardé une partie de son argent pour nous.
  • Doux Jésus ! s’exaspère Crazy Mama en prenant le combiné.

 

Pas trop de suspens pour terminer ce deuxième épisode. Vous vous doutez bien que « l’affaire » a été bien vite réglée avec l’assurance. Jambe-de-Bois et M-M, quant à eux, ne tarderont pas à revenir à la charge très bientôt. Ne vous en faites pas, quand on tient des personnages de ce niveau-là, on ne les lâche pas !

2 commentaires

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s