Office Blues I

post it et téléphoooooone

« Office Blues » est le résultat décalé, au second degré, plutôt cynique et se voulant humoristique de plus d’une année passée dans une entreprise de travail temporaire. Loin de mon élément, cette expérience m’a pourtant servie et aura eu le mérite de me faire découvrir de nombreux personnages absolument extraordinaires, par leur folie, leurs caprices, leur déconnexion de la réalité ou simplement par leur humour. « Office Blues » est une tranche de vie, décrivant la réalité à l’état brut. Je vous promets que rien n’est exagéré, même quand l’absurdité atteint son paroxysme !

Bienvenue dans un monde sans queue ni tête, où l’autodérision et la rigolade sont essentielles, où les langues parlées se mélangent, où les fous se donnent rendez-vous, où la politesse n’est pas souvent à l’honneur et où la finesse n’existe pas. Bref, bienvenue dans un joyeux bordel.

 

Il est huit heure tapante, je m’installe à mon poste de travail, devant mon sacro-saint ordinateur que j’allume sans attendre. Première étape, la radio, car il va sans aucun doute me falloir de la musique pour survivre à cette journée. Entre deux papotages avec mes collègues, respectivement « The Queen of the Administration » et «Crazy Mama »,  j’ouvre ma boite mail et m’enregistre dans notre système de base de données, que je surnomme tendrement « plante-à-couilles », à cause de sa fâcheuse tendance à ramer en bonne et due forme et donc à nous mentir sur ses capacités. Source de nombreuses catastrophes, plante-à-couilles ou PAC pour les intimes en prend pour son grade chaque jour.

Dans la chaleur caniculaire de ce mois de juillet, la journée promet d’être longue. Je prédis le nombre de mes soupirs à environ 150’000 pour ce jeudi. Le lundi, c’est plus ou moins le triple. Alors que PAC montre déjà des signes de fatigue, quelle feignasse celui-là, c’est avec une joie infinie que je fais le tri dans les emails s’entassant dans ma boite de réception :

De la pub ; une réponse concernant un permis de travail ; quatre ou cinq décisions d’allocations familiales ; un CV rédigé en allemand envoyé à toutes les entreprises de travail temporaire de la région, qui n’est accompagné ni d’une lettre, ni d’un « bonjour » ni d’un « merde » décoratif ; et enfin, le classique email de demande d’emploi, que l’on reçoit plus souvent qu’il ne le faudrait, où le texte entier est inscrit dans la barre « Objet ». Paf, mes 18 premiers soupirs y passent.

Est-ce que je suis blasée et de mauvaise humeur ? Nan, c’est à peine mon genre. Mon nom est « Employée Superstar Intergalactique », la crème de la crème quoi. Pour faire plus simple, je référerai à ma propre personne avec le diminutif « Superstar ».

8h07, la sonnerie stridente du téléphone carillonne pour la première des 50’000 fois de la journée. Bonne âme que je suis, je me sacrifie et décroche ce premier appel, lequel a souvent le don de donner le diapason des 8h30 de travail à suivre.

  • Job Intérim, bonjour.
  • Oui, mo salairrre est fo.
  • Bonjour Monsieur.
  • Oui bonjour, pas me payé comme il fou. C’est la troisième fois que j’apayle, j’ai outre chose à faire. Combien d’heures vous payé ?
  • Pour vous répondre il va me falloir votre nom, sinon ça risque d’être compliqué.
  • C’est Joao Oliveira.
  • Votre nom complet s’il vous plait.
  • Joao Manuel Tavares Oliveira.

Je pianote sur PAC mais ne trouve pas ce charmant monsieur. J’insiste.

  • Votre date de naissance ce sera plus simple je pense.
  • Mais je vous a donné la nom, ça souffit !
  • Votre nom est certainement pas enregistré dans cet ordre-là dans notre système donc votre date de naissance ce sera plus rapide.
  • Lo dou dou quatre mil novecentos setenta e quatro.

Je me remets à la recherche du dossier de cet adorable énergumène (oui, je comprends et parle couramment le frantugais) mais, évidemment, PAC n’aidant pas, ce serait trop lui demander, je ne le trouve pas.

  • Vous m’avez bien dit le deux du quatre ?
  • Oui le dous.
  • Le deux ou le douze ?
  • Le douss !
  • Ahhh le douze ! Voilà c’est tout bon. Dites-moi ce qui est faux.
  • Touuut !
  • Plus précisément s’il vous plait.
  • Vous m’avez pris plein de l’argent tout en bas d’la foille. C’est quoi çou frric qué vous me piquez ?
  • C’est pas du fric qu’on vous pique, c’est les charges sociales. L’assurance retraite, la cotisation en cas de maladie ou d’accident.
  • Ma moi je vou pas ça.
  • Oui mais c’est la loi, on est obligé de cotiser. C’est le cas pour tout le monde. Vous avez une autre question ?
  • Non c’est bon, ciao.
  • Au revoir.

Je raccroche et passe la barre des 82 soupirs. Le téléphone a, durant ma merveilleuse conversation avec Joao, commencé sa mélodie incessante et mes collègues sont également au charbon. The Queen a l’air de passer un meilleur moment, conversant amicalement en portugais avec l’un des habitués sympathiques (il y en a quand même quelques-uns), tandis que Crazy Mama transpire à grosse goutte en essayant de se débrouiller dans la langue de Goethe, ce qui ne manque pas de m’amuser. Elle me regarde, me communiquant toute sa détresse, mais je ne peux rien faire pour elle, mes connaissances n’étant que très basiques.

  • Du möchtest arbeiten ? parvient-elle à articuler. Kannst-du im bureau Job Interim, euh, euh, kommen? Ja? Gut ! Bonne journée, tschüss !

Elle raccroche, soulagée, me laissant hilare et admirative.

  • Ça commence fort ce matin. Vu comme c’est parti, combien on parie que ça va être le défilé des tarés ? Je mise tout sur notre très cher « Semi jambe de bois ».
  • Pas drôle Superstar, tu vas nous attirer le mauvais œil !

Alors que je m’apprête à en rajouter une couche, la porte s’ouvre avec une impossible lenteur et nous entendons un raclement de gorge digne d’un ours sortant de six mois d’hibernation. Des pas trainants peinent sur le tapis du couloir, alors qu’un « Bom dia » teinté d’un accent guinéen que nous connaissons si bien parvient jusqu’à nos oreilles. Mes yeux s’écarquillent et un éclat de rire silencieux s’impose sur mon visage. Le désespoir se lit sur les minois de mes collègues et, entre elles, commence une partie de « feuille-caillou-ciseau » silencieuse afin de désigner la grande perdante, celle qui devra se sacrifier pour le bien de tous et s’occuper de l’énergumène, certes inoffensif mais terriblement compliqué, qui émerge finalement derrière le bar de la réception.

 

A suivre….

C’est dans ce suspense haletant que je vous laisse patienter jusqu’au prochain épisode pour découvrir qui, entre The Queen et Crazy Mama, sera victime d’un nouvel attentat contre la patience et le bon sens !

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