Sur les traces d’Esmeralda : Buenos Aires

L’un des objectifs principaux d’un livre comme « Esmeralda et l’Arbre du Temps » est, bien sur, de faire découvrir des lieux et leur histoire. Dans le premier tome , on ne découvre qu’un petit bout de l’Argentine natale de la jeune héroïne avant qu’elle ne se lance à la découverte des mystères de l’Angleterre de la Seconde Guerre mondiale.

L’Argentine a pourtant joué un rôle central dans l’écriture de cette série. C’est là-bas, à Buenos Aires, à la toute fin d’un séjour de deux mois dans trois pays d’Amérique Latine, que l’inspiration a bien voulu montrer le bout de son nez. Assise sous le fameux gommier bicentenaire, j’ai tout à coup imaginé l’histoire d’Esmeralda.

gommier

Le calme du parc de Recoleta, l’un des quartiers chics de la capitale, me semblait convenir comme point de départ à des voyages passionnants et mouvementés.

On peut se le demander, pourquoi Esmeralda doit-elle parcourir le monde et apprendre l’histoire de pays qui ne sont pas les siens pour s’épanouir? N’est-il pas important qu’elle en sache plus sur son propre pays avant tout? Peut-être bien. Et pourtant, ce sont les lieux importants de la Seconde Guerre mondiale, de l’Apartheid et du génocide des Indiens d’Amérique qui m’ont inspirée les premiers. En ce qui concerne l’Argentine, j’y viendrai très bientôt…

En effet, le second tome des aventures de l’intrépide Porteña (habitante de Buenos Aires), verra son premier épisode se dérouler en Argentine, durant la dictature des années 1976-1983. Je vous propose donc de découvrir les deux premières pages de ce nouveau voyage, en espérant vous donner envie de connaitre la suite!

 » Le 21 janvier était un jour particulier pour Esmeralda. Son anniversaire ayant toujours lieu durant les vacances scolaires, la journée promettait d’être inoubliable. De plus, depuis qu’elle avait fait la connaissance du vieux gommier du parc de Recoleta, la fillette avait la chance de vivre un quotidien extraordinaire. Le matin de ses douze ans, elle se précipita donc à la cuisine afin de partager son petit-déjeuner d’anniversaire avec ses parents avant de s’envoler pour de nouveaux horizons en compagnie de l’Arbre.

–    Joyeux anniversaire ma fille ! s’exclama sa mère en l’embrassant.

–    Bonne fête ! ajouta son père en souriant. Dire que tu as déjà douze ans. Fini le temps où tu étais un bébé.

–    C’est sûr ! renchérit sa mère. Bientôt, tu te maquilleras et tu ne penseras qu’à sortir avec les garçons.

–    Ne dites pas n’importe quoi, répondit Esmeralda en secouant la tête.

–     Tu verras bien, ajouta son père avec un sourire en coin. En attendant, jeune fille, fais honneur au merveilleux petit-déjeuner que ta mère t’a préparé.

Esmeralda ne se fit pas prier et se rua sur le gâteau qu’elle avait exceptionnellement le droit de manger si tôt dans la journée. Alors qu’elle rêvait déjà à la surprise que lui réservait le vieux gommier, elle fut intriguée par le regard étrange de son père puis, par ses paroles.

–      Douze ans que tu es née et trente-trois ans que c’est arrivé. Le 21 janvier est mon jour de chance.

La fillette, qui ne comprenait pas, fronça les sourcils en l’observant puis posa ses yeux sur sa mère. Elle aussi avait le regard dans le vide et affichait le même sourire mystérieux que son mari. Elle vint ensuite poser sa main sur son épaule et il la recouvrit de la sienne. Personne ne parla durant de longues, étranges secondes. Esmeralda, ne pouvant retenir sa curiosité plus longtemps, tira ses parents de leur songe éveillé.

–     Mais de quoi est-ce que vous parlez ?

Ils ne répondirent pas, toujours plongés dans leurs souvenirs. La jeune aventurière insista.

–     Vous êtes sûrs que tout va bien ? Vous pourriez me répondre s’il vous plait ?

Ses parents levèrent les yeux vers elle et semblèrent reprendre contact avec la réalité. Esmeralda les interrogeait du regard, totalement déboussolée par leur comportement. Son père prit enfin la parole.

–     Je ne sais pas si tu dois savoir toutes ces choses Esmeralda….

–    Je ne suis plus une gamine, c’est toi qui l’as dit ! rétorqua-t-elle, vexée.

–    C’est vrai, mais cela ne signifie pas que tu sois prête à tout entendre, expliqua-t-il calmement.

–     Ces choses sont visiblement très importantes pour vous et se sont déroulées le jour de mon anniversaire. J’ai le droit de savoir, argumenta-t-elle avec une autorité qui amusait ses parents.

–     Je ne sais pas, continua son père.

–     Andres, il est peut-être temps, dit la mère d’Esmeralda.

–     Mais enfin Stella, elle est si jeune et c’était il y a si longtemps.

–     Elle a le droit de savoir. C’est notre histoire.

–     Tu as peut-être raison.

Esmeralda n’ajouta rien, consciente que son père était en train de changer d’avis. De plus, elle pressentait qu’elle était sur le point d’apprendre quelque chose d’incroyable sur ses parents. Stella tira une chaise puis s’assit entre son mari et sa fille. Andres rassembla ses pensées, prit une grande inspiration, posa ses deux mains jointes sur la petite table en bois et commença à parler.

–    Notre pays a connu des heures noires durant les années 70 et 80. Une dictature brutale dirigeait la nation et terrorisait la population. Ceux qui s’y opposaient disparaissaient et leurs enfants étaient souvent placés dans de nouvelles familles, à moins qu’ils ne soient arrêtés eux aussi. Nous étions pourchassés par les autorités sur la base de simples accusations, du doute que certains pouvaient éprouver à notre égard. De plus, il était courant que des gens dénoncent leurs connaissances afin de sauver leur peau, même s’ils étaient innocents. La moindre remarque à l’encontre du gouvernement pouvait mener quelqu’un derrière les barreaux, dans l’un de ces centres de redressement dont on ne sortait que rarement vivant. De plus, lorsqu’une personne était arrêtée, sa famille n’avait aucune information sur sa situation ou sa santé. Des milliers d’épouses, de pères ou de mères n’ont plus jamais entendu parler de leur mari, de leur fils ou leur fille. Nous les appelons « les disparus ». Tu as certainement déjà vu ces femmes sur la Place de Mai qui défilent coiffées d’un foulard blanc. Ce sont les mères des disparus qui réclament des réponses. La justice n’a été que très peu appliquée à l’encontre des brutes du gouvernement et les corps des disparus n’ont pas été rendus. La sœur et le beau-frère de ta mère en font partie.

–    C’est vrai ? s’exclama Esmeralda avec effarement.

–    Oui, répondit Stella dans un soupir. A la fin de l’année 1980, ils se sont volatilisés. Nous savions qu’ils étaient actifs dans un groupe de résistance face à la dictature, donc nous ne sommes pas faits trop d’illusions sur leur sort. Après deux mois sans nouvelles, nous avons dut accepter la réalité.

–     C’est horrible Maman… je savais que tu avais perdu ta sœur, mais pas comme ça. Et à vous, rien ne vous est arrivé ?

–     Nous avons eu beaucoup de chance, répondit Andres. Ta mère et moi aurions pu ne jamais nous marier si une bonne âme n’était pas intervenue en ma faveur ce fameux 21 janvier 1981.

–     Mais tu étais très jeune à cette époque, non ? Et ils te voulaient du mal ? interrogea la fillette.

–    J’avais 16 ans, tout comme ta mère. Et oui, malgré mon jeune âge, je faisais partie de ceux qui dérangeaient.

Avant qu’Esmeralda n’ait le temps de poser plus de questions, le téléphone sonna. Stella décrocha, parla quelques instants puis revint dans la cuisine.

–    Désolée ma fille mais il faut que nous finissions cette histoire ce soir. La famille Alonso a besoin de nous plus tôt aujourd’hui, ils attendent des gens importants pour le déjeuner. « 

 

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